Introduction à une bacchodoxie

Introduction à une bacchodoxie (extraits)

La démarche mythographique que nous avons choisie ou, selon les Anciens, l’interpretatio graeca comprise dans son sens étendu, nous sert de socle interprétatif aux fins de revivre le mythe, c’est pourquoi, nous lui accordons une place particulière. Le chemin que propose cette démarche ne se fait pas comme une révélation mais comme un désir de trouver des éléments d’enrichissement culturel et de points de comparaison mythographique en vue d’une méditation et surtout d’une contemplation de la vie et de la mort. Il s’agit donc de rassembler les tendances qui – bien que divergentes en apparence – ont le plus de chances de nous toucher personnellement et de nous permettre de nous sentir en phase avec le monde et notre propre existence. Cette démarche ne contrevient pas à la préexistence d’une rencontre particulière avec la divinité dans une vie libérale et sécularisée. Les points sur lesquels il convient de nous concentrer sont :

 

– La réception, le respect, et l’accomplissement perpétuel de l’héritage hellénique de ce que les Latins nommaient l’interpretatio graeca : c’est-à-dire, la volonté de chercher à obtenir les clés qui permettent d’établir des ponts entre les cultures, par les mythes et les sagesses qu’elles ont élaborés, et tenter sans relache de formuler des hypothèses de traduction mythographique et culturelle pour pouvoir dans un premier temps, les comprendre ; et dans un second temps, les utiliser pour enrichir notre compréhension du mythe sur lequel méditer.

 

– Le prolongement de l’interpretatio graeca dans l’intégration des cultures avec lesquelles nous avons été ou nous sommes en contact pour qu’elles aussi, viennent enrichir nos méditations. Celles-ci incluent les matières homérique, orphique, latine, gauloise, indienne et chinoise. La recherche particulière des origines du seigneur Omestès nécessite la mise en exergue de trois traditions (hellénique, védique et sino-tibétaine) mais prend en compte leurs évolutions à travers des traditions plus modernes et selon des manifestations qui traversent les cultures européennes et asiatiques dans leur quasi totalité. L’Introduction à une bacchodoxie se borne ici aux cultures connues de son auteur : gréco-latines, indo-aryennes et chinoises principalement. Mais en tant que domaine d’étude totalement ouvert à qui voudra apporter telle ou telle contribution, toute autre matière culturelle est la bienvenue en tant que terrain d’appréciation des manifestations de la divinité.

 

– Une réflexion sur ce qu’est l’herméneutique, la «traduction» ou l’«interprétation» des actes verbaux et non-verbaux : linguistique, multilinguisme, systèmes dialectiques, systèmes poétiques et esthétiques, psycholinguistique, sociolinguistique, art corporel, gestuelle et sexualité.

 

– Les réflexions mythographiques et linguistiques doivent se libérer du cadre institutionnel de par la nature cultuelle du projet dans sa globalité. Il ne s’agit donc en aucun cas, d’un travail académique mais bien d’une recherche personnelle qui vise une praxis et non une épistémie. En quelque sorte, son cheminement est profondément dévotionnel. Toutefois, nous entendons rester à l’écoute des critiques, des interrogations et des découvertes des spécialistes de certains domaines qui peuvent enrichir notre recherche : linguistique, histoire, anthropologie, psychanalyse, physique. Cette bacchodoxie ne proclame pas être une science, ni même une science humaine. Elle est une étude cultuelle dans un dialogue sain, non-idéologique et pragmatique avec les vraies sciences humaines. Sa visée est à la fois artistique et méditative mais non épistémique ni cognitive.

 

– La reconnaissance d’un continuum cultuel tel que les Anciens le vivaient de facto dans un développement pluraliste et libre ; et que l’on peut nommer : le continuum polythéologique. À ce niveau, l’influence conjointe du scepticisme grec, des écoles pluralistes dharmiques et des mouvements dits «taoïstes» est totalement assumée. L’herméneutique bacchodoxale ne rejette pas ses inclinations esthétiques et intellectuelles naturelles d’une part, vers ses origines indo-europénnes ; d’autre part, vers le «gréco-bouddhisme» et son métissage tardif avec le taoïsme, bien qu’il faille encore définir dans quelle mesure ces courants culturels et cultuels peuvent encore être enrichis et dépassés. En tant que recherche cultuelle dont le corpus est d’ordre mythique et non textuel, une telle démarche, notamment en raison de son double idéal de tolérance et d’inclusivisme, ne peut pas prôner ni officialiser de frontière religieuse étanche ni en faveur ni contre les sectes et les écoles de pensée qui l’influencent. En revanche, l’interprétation des mythes n’a de sens pour l’homme que si elle se fait selon un contexte sensible particulier et indépendamment de tout ensemble historique ou religieux clos et fossilisé. La mythographie bacchodoxale n’est pas une étude historico-critique. Elle ne prend pas le chemin de l’anthropologie moderne mais part d’un principe divin et en cherche les manifestations culturelles, artistiques et comportementales. Pour le mythographe bacchodoxal, la divinité dépasse les frontières des systèmes ethniques et religieux. Ces derniers doivent être considérés comme des témoignages ou des traces du passage de la divinité et non comme une entreprise systémique de référence universelle – ce qui est comparativement le cas de la démarche anthropologique.

 

– La reconnaissance parallèle du continuum culturel et du continuum cultuel ; une volonté de rechercher le métissage et l’enrichissement mutuel plutôt que la division nationaliste. La recherche du bonheur découle de la nécessité d’un cosmopolitisme qui ne se soucie pas des murs des temples. Les temples n’ont besoin que de rangées de colonnes que chacun peut traverser. L’herméneutique nous oblige à reconnaître que l’interpretatio graeca est le signe d’un désir naturel de l’homme pour une compréhension globale et une entente transculturelle et transnationale. Le mythographe bacchodoxal refuse donc l’écoute de toute idéologie qui pousse à la rupture ou à l’exclusivisme de biens culturels. Il ne peut donc pas y avoir de communauté ; il n’y a que des dieux, des textes, des contextes et des individus. Le fait est d’autant plus notable pour celui qui se met à l’étude bacchodoxale, théologie dont la divinité est celle du perpétuel étranger. Il aura à affronter les idéologies puristes de tous les continents et de toutes les cultures, car il part de l’idée que la divinité au service de laquelle il se met, est une divinité ambulante et qui a toujours été rejetée par les grands empires terrestres.

 

– La foi en une supériorité de l’esthétique poétique sur la force technique ou scientifique. La première n’exclut pas l’existence des deux autres ni l’intérêt du dialogue avec la science mais on ne bâtit pas de joie telle que celle que propose Omestès sur des considérations purement factuelles. On la bâtit, sans fuir les faits, mais sur des aspects esthétiques et gustatifs. Le chemin du mythographe est une pratique d’écoute du monde et non une étude sur le monde.

 

– La conviction que ni l’esthétique ni l’éthique ne sont des données morales universelles de la nature mais que le choix de contemplation de chacune d’elles est une des nombreuses manifestations possibles de la vie et du mouvement dans l’univers. Ce choix est cependant le nôtre, autant que celui d’autres croyants ou incroyants. Il nécessite toutefois une critique de tout dogme institutionnel ou privé et ne reconnaît que la liberté de l’individu. À ce titre, il repose sur une acceptation de la rencontre d’une divinité particulière (ici, Omestès ou Bacchos) qui enjoint à la suivre sur son chemin, sans que cette invitation ne viole le principe de pluralité ni la diversité des dieux, des chemins et des cultures. Cette bacchodoxie n’a de sens que dans un contexte polythéiste où règne la liberté du choix. Elle ignore donc toute tentative de récupération de son discours par le monisme ou par un quelconque monothéisme. Dans le continuum polythéologique, elle est une théologie parmi d’autres, du Deux-Fois-Né.

 

– La recherche d’un équilibre entre les deux aspects mentionnés précédemment et l’interconnectivité de ces pôles avec ceux des sociétés privées et publiques qui nous entourent où plus communément les concepts de beauté et de justice essaient de se faire une place dans un monde qui ne leur en laisse pas forcément de manière naturelle. Elle nécessite pour le coup, des questions comparatistes aussi en termes de politique et de bien-être social, mental, physique, alimentaire et sexuel, dans le monde humain comme dans le monde animal ou végétal. Elle se nourrit donc aussi des réflexions qui concernent la recherche d’un mieux-vivre en termes politiques et sociaux ainsi que le respect de la vie animale et végétale en tentant de les réconcilier avec le bonheur individuel et la pluralité des comportements divins et humains, notamment ceux que la sclérose des sociétés modernes a mis de côté, voire, a interdits ou condamnés. Cette considération pour toute forme de compassion n’est en aucun cas, un acquiescement au règne de la conservation ou un rejet de la destruction. Bien au contraire, cette bacchodoxie est aussi et surtout, une étude de la fascination pour la destruction. Elle est à ce titre, une forme de théodicée puisque le seigneur Omestès – on l’appréciera à travers différents mythes le concernant – est aussi un seigneur de la destruction.

 

Ἡλιοπίθηκος
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